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13-Novembre : un programme de recherche d'envergure

13-Novembre : un programme de recherche d'envergure

©INSERM

Le Programme 13-Novembre est un programme de recherche transdisciplinaire initié en janvier 2016, qui se déroulera pendant 12 ans. Son objectif est d’étudier la construction et l’évolution de la mémoire après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris, tout en pensant l’articulation entre mémoire individuelle et mémoire collective. Focus sur ce programme à l’issue de la première phase, avec le professeur Francis Eustache (EPHE et INSERM), qui co-dirige 13-Novembre avec l’historien Denis Peschanski et qui mène Remember, l’une des 6 études du Programme, au sein de son unité de recherche à Caen.

Comment avez-vous fait le lien entre mémoire individuelle et mémoire collective ?

J’ai rencontré il y a une dizaine d’années l’historien Denis Peschanski. Pour ma part, j’étais dans une perspective de psychologue, en tant que spécialiste de la mémoire individuelle tandis que lui, comme historien, était plus spécialisé sur l’évolution des cultures, des sociétés. Nous sommes parvenus à des convergences dans la description des mémoires individuelles et des mémoires collectives : des phénomènes de mémoire forte ou au contraire de mémoire faible au fil du temps et des situations. Ainsi, des évènements sont rehaussés à un moment donné tandis que d’autres passent à l’arrière-plan parce que ce n’est pas notre préoccupation du moment (pour les mémoires individuelles) ou ne sont pas intégrées au grand récit des historiens (pour les mémoires collectives), puis un évènement nouveau déclenchera des réminiscences qui reviendront à la surface. Nous avons lancé un premier programme sur les liens entre mémoire individuelle et mémoire collective : comment l’une interagit avec l’autre de façon quasiment indissociable en travaillant à partir de la deuxième guerre mondiale. Assez vite, nous avons rencontré des collègues américains qui travaillaient sur le 11 septembre. Ce qui était intéressant, c’était que l’horizon temporel était différent : le 11 septembre était plus près de nous que la seconde guerre mondiale et permettait de saisir ces mémoires en construction.

Comment est né le programme 13-Novembre ?

Nous avons perçu d’emblée l’ampleur et l’impact de l’évènement : c’était à Paris, avec plusieurs attaques quasi simultanées, les victimes étaient des jeunes, c’était les terrasses de café, un mode de vie, le Bataclan… Nous avons rencontré Alain Fuchs, directeur général du CNRS à l’époque, pour lui présenter notre idée : transposer nos moyens d’analyse sur la mémoire du futur, sur ce qui allait se passer, pour comprendre comment la mémoire allait se construire, de façon prospective. L’idée est de comprendre le devenir de la mémoire individuelle et collective à partir d’un évènement particulier. Dans ce contexte, 6 études se sont mises en place : l’étude 1000, l’étude Remember qui se déroule ici à Caen au sein du laboratoire, et puis d’autres études sur les médias, sur le monde scolaire, ainsi qu’une enquête d’opinion. Tous les 6 mois, le CREDOC lance un sondage à grande échelle auprès de 3000 personnes sur les conditions de vie des Français. Nous avons injecté des questions sur les attentats, ce qui en soi est très instructif, puisque ce sont des questions parmi d’autres questions. On voit déjà l’impact des évènements du 13 novembre par rapport à d’autres évènements presque similaires. Cela a été manifestement un évènement majeur : dans les réponses, c’est celui qui commence à accaparer, à englober les autres. Et dans les évènements du 13 novembre, l’élément qui devient constitutif –la matrice en quelque sorte - , c’est le Bataclan. On voit comment tout cela se construit progressivement, inexorablement : c’est assez fascinant parce que cela n’avait jamais été fait – c’est une première mondiale - jamais autant d’outils n’ont été déployés sur un même évènement.


Qui sont les personnes interrogées dans le cadre du programme ?

Pour l’étude 1000 - qui consiste à interroger et filmer des témoins quatre fois en dix ans-, nous avons fait appel à près de 1000 personnes volontaires de sexes, d’âges, de lieux, de catégories socio-professionnelles différentes que nous avons réparties en 4 cercles. Un premier cercle avec des individus qui étaient au cœur de l’attentat : au Bataclan, sur les terrasses, les gens qui sont intervenus comme les pompiers, les policiers, les soignants... Un second cercle avec des personnes qui habitent le quartier mais qui n’étaient pas présentes à ce moment-là ; un troisième avec des habitants de la région parisienne, puis le cercle 4, avec des habitants de villes de province : Montpellier, Metz et Caen.

Sur quoi porte l’étude Remember, qui se déroule exclusivement à Caen ?

C’est une étude biomédicale focalisée sur le trouble de post stress traumatique (PTSD pour PostTraumatic Stress Disorders dans la terminologie anglaise) et les mécanismes de résilience. Nous avons sélectionné 200 personnes sur les 1000 : 80 qui font partie du cercle 4, de la région de Caen, et 120 qui font partie du cercle 1. Parmi ces 120 personnes, la moitié présentait un trouble de stress post traumatique au premier temps de l’étude, c’est-à-dire un an après l’attentat, et l’autre pas. Qu’est-ce qui fait que parmi des personnes qui vivent le même évènement, l’une développe un PTSD et l’autre non, quand on les rencontre un an après ? Pourquoi ces personnes sont si différentes ? Pourquoi certaines personnes qui ont un PTSD au premier temps de l’étude, n’en sont plus atteintes deux ans après ? Pourquoi certaines évoluent au contraire en conservant leurs symptômes ? Ce que l’on étudie ici, ce sont les mécanismes de contrôle de la mémoire parce que le trouble de stress post traumatique correspond à une difficulté à contrôler la mémoire. 

Comment cela se manifeste ?

Les personnes sont victimes d’intrusions : ce sont des images, des bruits, des odeurs… des éléments sensoriels qui appartiennent à la scène traumatique qu’elles ont vécue. Cela peut correspondre à des bruits de mitraillette, des odeurs désagréables, des images diverses qui vont leur revenir. La personne qui souffre de PTSD est envahie par ces images, elle n’arrive pas à les repousser, à les inhiber. Ces images ont également une caractéristique particulière, c’est qu’elles sont vécues à nouveau au présent. Quand on évoque un souvenir, par exemple ce que j’ai fait le week-end dernier, des images me reviennent, mais je sais qu’elles appartiennent au passé : ce sont des éléments constitutifs de souvenirs de mon passé. Dans le cas d’un PTSD, les images surviennent de façon irrépressible et dans une confusion entre passé et présent. Les personnes sont terrorisées par les images qui leur reviennent : c’est en cela que le PTSD est une maladie de la mémoire. C’est complètement différent des troubles comme l’amnésie parce que ce n’est pas l’oubli mais la mémoire qui arrive en force, une forme d’hypermnésie en quelque sorte. Remember est une étude qui conduit à des investigations très poussées, qui durent deux jours avec des examens psychiatriques, psychopathologiques, neuropsychologiques et d’imagerie cérébrale. On voit les participants une première fois, puis une deuxième, deux ans plus tard. On explore à la fois leurs symptômes et le fonctionnement de leurs cerveaux. Ce qui est original, c’est que l’on va tenir compte de facteurs psychopathologiques, des facteurs qui sont intrinsèques à la personne, de son anamnèse, mais également de son entourage, de l’environnement avant et après l’événement traumatique.

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Quel est l’enjeu ?

La première phase de l’étude a été réalisée en 2016, nous sommes aujourd’hui dans la deuxième phase. Le principe est le même : essayer de comprendre les constructions des mémoires individuelles et des mémoires collectives, avec l’idée forte suivante : si la mémoire individuelle de la personne est en phase avec la mémoire collective, avec la façon dont la collectivité perçoit cette personne et l’intègre, elle a plus de chance de résilience que si elle est en discordance avec son environnement. Si la personne estime ne pas être reconnue comme victime, par son entourage, si elle n’est pas intégrée dans sa famille, parmi ses collègues de travail, dans son environnement au sens large, elle va présenter beaucoup plus de risques de conserver les symptômes. C’est cela que nous voulons montrer.

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Quelles sont les premières constatations de l’étude ?

Parmi les personnes du cercle 1, c’est-à-dire exposées au traumatisme, il y en a certaines qui parviennent à inhiber les images et d’autres pas. Et cela, nous le visualisons très bien en imagerie cérébrale. Les personnes qui inhibent ont un réseau de contrôle mental extrêmement fort, très structuré : on voit que ce réseau, qui est maîtrisé par les lobes frontaux, contrôle les régions de la mémoire, les régions des émotions, les régions sensorielles. Alors que dans le groupe des personnes qui sont atteintes de PTSD, ce réseau est beaucoup moins bien structuré. En revanche, ce que nous ne connaissons pas encore et c’est sur quoi nous travaillons, c’est le lien avec les différents paramètres que nous avons mesurés (psychologiques, environnementaux…), pour comprendre pourquoi certaines personnes maintiennent un trouble de stress post-traumatique et d’autres pas. Ce qui va nous intéresser au plus haut point, ce sont les personnes qui changent de catégorie. Le cas le plus fréquent, cela va être des personnes qui avaient un PTSD au temps T1 et qui n’en n’auront plus au temps T2. Malheureusement, l’inverse peut se produire : une personne peut vivre un évènement comme celui-là, traverser une période de latence où il ne se passe pas grand-chose, tout du moins apparemment et révéler ce syndrome ultérieurement pour des raisons extrêmement diverses : être confronté à un autre traumatisme. Mais on peut penser qu’il y en aura relativement peu.

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