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Caen, leader français incontestable de l’imagerie cérébrale et des neurosciences

Caen, leader français incontestable de l’imagerie cérébrale et des neurosciences

Neuropsychologue, directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, le Professeur Francis Eustache pilote l’unité de recherche 1077 "Neuropsychologie et imagerie de la mémoire humaine" (INSERM, EPHE, Université Caen Normandie) située à Caen. Depuis 2016, il co-dirige également avec l’historien Denis Peschanski le programme 13-Novembre, un programme transdisciplinaire de recherche sur 12 ans, pour comprendre comment se construisent les mémoires individuelle et collective après un évènement traumatique. Des programmes et études au sein d’un environnement de recherche de pointe qui place Caen comme le leader français de l’imagerie cérébrale et des neurosciences. Rencontre avec un Normand qui compte parmi les plus grands spécialistes internationaux des questions liées à la mémoire.

C’est quoi cette unité ?

C’est une unité qui existe depuis une vingtaine d’années. Elle porte sur l’étude de la mémoire humaine et de ses maladies en utilisant des techniques de neuropsychologie, c’est-à-dire de comportement, de cognition et des méthodes d’imagerie du cerveau. On s’intéresse à la mémoire, à sa structure et son fonctionnement : comment elle se met en place au fil du temps chez l’enfant à partir 5-6 ans, avec des tests de mémoire et des examens d’imagerie et comment cette mémoire évolue au cours du vieillissement, en lien avec les facteurs favorables ou plutôt défavorables pour le vieillissement. Une partie de l’équipe travaille ici, au PFRS (Pôle des Formations et de Recherche en Santé), ainsi qu’à la plate-forme technologique Cyceron, située sur le site du Ganil. D’autres collègues travaillent dans différents services du CHU de Caen.

©INSERM

Quels thèmes abordez-vous ?

Nous travaillons aussi sur les maladies de la mémoire ; pas toutes, mais les grandes maladies neuro-dégénératives comme la maladie d’Alzheimer. Nous avons montré des profils cognitifs qui sont spécifiques à ces différentes maladies et des différences sur le plan des modifications cérébrales, tant dans la structure du cerveau, ses lésions, son atrophie, que dans son fonctionnement et sa connectivité. Nous étudions ces différents paramètres en lien avec des facteurs de vie : ce qui va être positif ou au contraire plutôt négatif. Nous utilisons cette approche – études comportementales et études d’imagerie – dans d’autres pathologies, comme les addictions à l’alcool. Nous travaillons également sur des pathologies qui ne sont pas des pathologies de la mémoire a priori, par exemple le cancer du sein, dans le cadre d’un programme collaboratif avec une équipe de Baclesse, le centre de lutte contre le cancer, animée par le Pr Florence Joly.

Quel est le lien entre cancer et mémoire ?

Nous voyons l’impact d’un cancer non cérébral et de ses traitements sur le fonctionnement de la mémoire : l’idée étant que dès qu’une rupture existentielle survient, cela va changer le fonctionnement de la mémoire de ces femmes qui sont confrontées à une maladie grave. Au-delà du cancer lui-même, c’est une situation stressante qui entraîne des modifications de la mémoire. On cherche à comprendre pourquoi certaines personnes vont faire face, alors que d’autres seront plus vulnérables à cette situation, ce qui entraîne par ailleurs des difficultés dans leur prise en charge voire dans leur guérison. A partir de ce travail, nous avons développé un programme sur le trouble de stress post-traumatique (PTSD pour PostTraumatic Stress Disorders en anglais). Nous avons d’abord travaillé avec des psychiatres et pédopsychiatres dans la situation la plus fréquente en temps de paix que sont les abus sexuels, chez des adolescents et adolescentes.

©INSERM

Comment passe-t-on de la mémoire individuelle à la mémoire collective, à leurs liens ?

Le point de départ remonte à une dizaine d’années : je suis psychologue de formation mais j’ai toujours considéré que la mémoire n’était pas simplement l’histoire des psychologues. J’ai plutôt essayé de la comprendre par des approches diverses : neurosciences, imagerie cérébrale… Je me suis également tourné vers les sciences humaines et notamment l’histoire. J’ai rencontré à Caen il y a une dizaine d’années l’historien Denis Peschanski, qui travaille à Paris mais qui est président du conseil scientifique du Mémorial de Caen. Nous avons lancé un premier programme sur les liens entre mémoire individuelle et mémoire collective : comment l’une interagit avec l’autre de façon quasiment indissociable. Nous avons commencé à travailler sur ces mécanismes-là à partir de la deuxième guerre mondiale. Assez vite, nous avons rencontré des collègues américains qui travaillaient sur le 11 septembre avec des questionnaires qui avaient été lancés après l’attentat et remplis à intervalles réguliers. Cela a été très instructif, là aussi sur la dynamique de la mémoire pour comprendre comment certains éléments sont oubliés, ou tout du moins passés à l’arrière-plan, y compris des évènements majeurs. Ce qui était intéressant c’était que l’horizon temporel était différent : le 11 septembre était plus près de nous que la seconde guerre mondiale.

Comment est né le programme 13-Novembre ?

Nous avons perçu l’ampleur et l’impact de l’évènement : c’était à Paris, avec plusieurs attaques quasi simultanées, les victimes étaient des jeunes, c’était les terrasses de café, un mode de vie, le Bataclan… Nous avons rencontré Alain Fuchs, directeur général du CNRS à l’époque, pour lui présenter notre idée : transposer nos moyens d’analyse sur la mémoire du futur, sur ce qui allait se passer, pour comprendre comment la mémoire allait se construire, de façon prospective. L’idée est de comprendre le devenir de la mémoire individuelle et collective à partir d’un évènement particulier que sont les attentats de Paris du 13 novembre. A partir de là, 6 études se sont mises en place : l’étude 1000, l’étude Remember qui se déroule ici au sein du laboratoire, et puis d’autres études sur les médias, sur le monde scolaire, ainsi qu’une enquête d’opinion menée par le CREDOC.

Sur quoi porte cette étude, appelée Remember ?

C’est une étude biomédicale focalisée sur le PTSD et les mécanismes de résilience. Nous avons sélectionné 200 personnes parmi les 1000 de l’étude 1000 : 80 qui font partie du cercle 4, issus de la région de Caen, et 120 qui font partie du cercle 1, c’est-à-dire des personnes qui étaient au cœur de l’attentat : au Bataclan, sur les terrasses, les personnes qui sont intervenues comme les pompiers, les policiers, les soignants.... Parmi ces 120 personnes, la moitié présentait un trouble de stress post traumatique au premier temps de l’étude, c’est-à-dire un an après l’attentat, et l’autre pas. Qu’est-ce qui fait que parmi des personnes qui vivent le même évènement, l’une développe un PTSD et l’autre non, quand on les voit un an après ? Pourquoi ces personnes sont si différentes ? pourquoi certaines personnes qui ont un PTSD au premier temps de l’étude, ne sont plus atteintes deux ans après ? Pourquoi certaines évoluent au contraire en conservant leurs symptômes ? Ce que l’on étudie ici, ce sont les mécanismes de contrôle de la mémoire, parce que le trouble de stress post traumatique correspond à une difficulté à contrôler la mémoire.

©INSERM

Quel est votre lien avec la Normandie ?

Je suis né dans la région de Cherbourg et j’ai fait mes études entre Caen et Paris. Actuellement, mon poste est à Paris, puisque l’Ecole Pratique des Hautes Etudes a son siège à la capitale mais mon laboratoire est ici. Je voyage beaucoup entre les deux sites. J’ai choisi de garder mon activité principale à Caen parce que nous avons réussi pendant de longues années à avoir des conditions de travail favorables, c’est-à-dire dans la mise en place d’une équipe. Cela tient peut-être à la taille de la ville, à la qualité de l’Université, sans compter quelques atouts : la présence d’un CHU, indispensable et le centre Cyceron, une des premières plateformes mondiales d’imagerie, qui a été déterminant pour que je reste à Caen ; la MRSH, la Maison de la recherche en sciences humaines incluant le CIREVE, le centre de réalité virtuelle avec lequel nous collaborons beaucoup… Nous sommes ainsi une communauté avec des outils qui nous permettent de faire des recherches originales. Tout cela associé à une vraie qualité de vie. Et il y a aussi ce soutien, qui n’est pas anodin. La Région Normandie, et d’autres nous ont beaucoup soutenus et nous soutiennent encore. Il y a également Caen la Mer, qui met par exemple à disposition des chauffeurs pour véhiculer les volontaires de l’étude Remember. Cela peut paraître anecdotique, mais ce sont des signes très importants tant pour les personnels de la recherche que pour les participants à nos études.

Comment peut-on en savoir plus sur vos travaux ?

Le travail d’une unité de l’Inserm, c’est aussi produire des connaissances, publier dans des revues internationales, c’est écrire des livres pour les étudiants, vers le grand public, faire des conférences. On m’a désigné comme ambassadeur de la Normandie dans le cadre de la Fête de la Science : j’organise donc une conférence, « La mémoire du futur aux prises avec les mémoires numériques » avec l’Université de Caen le 9 octobre, que j’animerai avec le philosophe Bernard Stiegler et Jean-Gabriel Ganascia, spécialiste d’intelligence artificielle. Le principe est de montrer que la mémoire est essentiellement tournée vers le futur. Elle nous permet certes de récupérer des informations du passé mais sa mission essentielle est de nous projeter. C’est d’ailleurs la première idée du livre que nous publions au mois de septembre, « Mémoire au futur », aux éditions Le Pommier. La deuxième idée, c’est de montrer la fragilité de cette mémoire et sa mise à mal avec les moyens modernes de communication, parce que moins sollicitée, parce qu’entravée… parce que l’homme moderne est aux prises avec de multiples sollicitations qui font que cette capacité d’analyse prospective se trouve fragilisée.

Pour aller plus loin, retrouvez :

L’unité de recherche dirigée par Francis Eustache en bref :

  • Francis Eustache et son équipe travaillent principalement sur deux sites à Caen : au Pôle des Formations et de Recherche en santé où se déroulent différentes investigations – entretiens avec des patients, tests neuropsychologiques, EEG – et à la plateforme d’imagerie Cyceron, dont Francis Eustache a été le directeur de 2012 à 2016, pour utiliser notamment l’IRM (Imagerie par résonance magnétique) et la tomographie par émission de positons.
  • L’unité de recherche comporte une centaine de personnes : chercheurs, enseignants, cliniciens qui contribuent aux recherches, étudiants en master ou thésards, ingénieurs, personnels administratifs, chefs de projets, personnels de la recherche qui vont mettre en place et suivre les programmes, des personnels temporaires recrutés sur des programmes spécifiques…
  • Le Programme 13-Novembre est un programme de recherche transdisciplinaire qui se déroulera pendant 12 ans. Son objectif est d’étudier la construction et l’évolution de la mémoire après les attentats du 13 novembre 2015, tout en pensant l’articulation entre mémoire individuelle et mémoire collective.
  • Co-dirigé par l’historien Denis Peschanski (CNRS) et le professeur Francis Eustache (EPHE et INSERM), le programme se décline en 6 études, dont l’étude 1000, qui consiste à interroger, quatre fois en dix ans (de 2016 à 2026), près de 1000 personnes volontaires de sexes, d’âges, de lieux, de catégories socio-professionnelles différentes et réparties en 4 cercles suivant leur degré de proximité des lieux des attentats : le Cercle 1, les survivants, les témoins, les proches et les acteurs-intervenants (policiers, militaires, médecins et Croix-Rouge) ; le Cercle 2, avec les résidents et usagers des quartiers visés ; le Cercle 3, les habitants des quartiers périphériques parisiens et de la banlieue parisienne et le Cercle 4, les habitants de trois villes de province – Caen, Metz et Montpellier.
  • A Caen, l’étude Remember s’intéresse plus particulièrement aux troubles de stress post traumatique et aux mécanismes de résilience. Près de 200 personnes issues de l’étude 1000 (cercle 1 et cercle 4) sont ainsi suivies par l’équipe de Francis Eustache dans le cadre d’investigations poussées : examens psychiatriques, psychopathologiques neuropsychologiques et d’imagerie cérébrale.

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